Colonialisme et les premières écoles

Par Marie-Hélène Bourret,

Pour l’Association historique Francophone de Victoria.

Je voulais aujourd’hui vous entretenir des premières écoles de Victoria… mais cela me posait un problème moral.  Comment parler du travail immense qu’ont accompli les religieux venus ici pour évangéliser les Premières Nations, et passer sous silence ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un génocide culturel?  Comment aborder la délicate question des pensionnats autochtones, sans jeter la pierre aux professeurs et directeurs d’école?

En mettant en contexte.  La période dont nous parlerons aujourd’hui est celle du colonialisme britannique à son apogée. 

Définition du mot colonialisme, selon le site :  http://www.toupie.org


Origine du mot : du latin colonia, venant de colere, cultiver, avec le suffixe -isme, servant à former des mots correspondant à une attitude, un comportement, une doctrine, un dogme, une idéologie ou une théorie. Etymologiquement une colonie est une population qui s’installe sur une terre lointaine pour y cultiver la terre et pratiquer son culte.

Le colonialisme est une doctrine politique qui préconise ou cherche à justifier l’exploitation d’une colonie, d’un territoire ou d’un État par un État étranger. La souveraineté que le pays colonisateur exerce sur sa colonie se traduit par une domination politique (mise en place d’une administration, d’un gouverneur…), militaire et une exploitation économique au détriment des populations locales. 

L’expansion des pays colonisateurs s’effectue sur des territoires moins développés ou militairement plus faibles. Les motivations du colonialisme peuvent être variées :

  • Accaparer des ressources naturelles, des matières premières (charbon, peltries).
  • S’assurer de nouveaux débouchés en cas de surproduction.
  • Disposer d’un espace de peuplement, lorsque le pays colonisateur apparaît trop étroit.
  • Contrôler des routes commerciales et assurer leur sécurité (route vers la Chine et sa production de pavot).
  • Empêcher l’expansion de puissances concurrentes. (Les États-Unis)
  • Disposer de bases militaires avancées à des emplacements stratégiques (Sur le Pacifique).
  • Accomplir une « mission civilisatrice » (voir ci-dessous).

Les grandes puissances coloniales comme la France, l’Angleterre, la Belgique, l’Espagne, le Portugal ont longtemps considéré qu’il était de leur devoir, en tant que pays civilisés de race blanche, d’aller, et ce ne sont pas mes paroles, mais celles des colonisateurs, d’aller donc :  « apporter la civilisation à des races inférieures ». Depuis la Seconde Guerre Mondiale, le colonialisme est perçu négativement car il s’oppose au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. 

À l’époque, les églises chrétiennes en tant qu’institutions, fonctionnaient comme des royaumes, avec le roi (la reine d’Angleterre pour l’église Anglicane, le pape pour l’église Catholique); il y avait aussi des archevêques, des évêques, représentant des chefs des églises dans les colonies et toute une ribambelle de sous-fifres : dans notre comparaison, ils étaient comme des marquis, des barons, des lords.  Ces dirigeants avaient tout pouvoir sur les prêtres, les frères et les sœurs… sur tous ces gens qui se trouvaient au bas de l’échelle et qui avait abdiqué tout pouvoir :  ils avaient fait vœu d’obéissance absolue envers leurs supérieurs. Et qui plus est, il n’y avait aucune femme ayant véritablement du pouvoir :  les congrégations religieuses féminines obéissaient à un chapelain; ces femmes se trouvaient tout en bas de l’échelle, et à l’intérieur même de ces congrégations, il y avait une hiérarchie.

La religion et la politique s’entraidaient, se complétaient, se supportaient l’une et l’autre.  L’argent entrait à plein coffres dans les voûtes des cathédrales.  L’Église pouvait contrôler le peuple en le menaçant de l’enfer s’il n’obéissait pas aux dictats de la classe politique, et, en remerciement, les autorités laïques fermaient les yeux sur les activités plus ou moins chrétiennes de certains religieux.

La Compagnie de la Baie d’Hudson avait le monopole des terres des 3 colonies :  Haida Gwai, la Nouvelle Calédonie, qu’on appelle le Main Land, et l’Ile de Vancouver. James Douglas était plus ou moins le Chef du territoire.  Et il fit signer des traités aux peuples indigènes, qui en apposant leur marque sur le document, cédaient leurs terres à la Cie de la Baie d’Hudson, et de ce fait, à l’Angleterre.  Douglas permettait et même, encourageait l’évangélisation et les missions.  Pourquoi?  Parce qu’en contrôlant la vie spirituelle des peuples conquis, on les garde soumis… Mais, après quelques temps, ces peuples soumis se sont organisés, et ont commencé à poser des questions.  Il y eut des escarmouches.  Il y eut aussi des meurtres :  des chefs autochtones influents furent exécutés. 

Il fallait à tout prix empêcher une révolte parmi les peuples indigènes :  les gouvernements ont eu recours à des stratagèmes, comme l’évangélisation et les missions, et finalement, Ottawa a promulgué son infâme Loi sur les Indiens.  En déclarant que les ‘’Indiens’’ étaient des adultes non émancipés, en les privant de leur culture, de leurs familles et de leur histoire, on a véritablement commis un génocide, identifié comme tel par l’Organisation des Nations Unies.

Et les prêtres, les frères et les sœurs, en établissant des missions, en dirigeant des pensionnats où on acculturait les enfants, ont été les instruments de ce génocide.  Je dis bien, instruments.  Ils n’ont pas écrit les lois.  Ils ont obéi aux ordres.

Les individus ayant commis des actes ignobles contre les enfants (abus de pouvoir, violence physique, morale et sexuelle) ont été traduits en justice pour la plupart.  Les congrégations qui étaient au courant des abus et avaient fermé les yeux, protégeant les abuseurs, ont dû payer des sommes importantes… il faut pas oublier que le système judiciaire, ainsi que la classe politique protégeaient les abuseurs.

Les générations suivantes ont souffert des traumatismes de leurs ancêtres ayant subi ces atrocités.  Des cultures entières ont été perdues… Et cela s’est passé partout où le colonialisme a sévi :  dans les Amériques, il y eut les français, les britanniques, les espagnols, les portugais.  En Afrique, il y eut les anglais, les français, les hollandais, les espagnols, les belges… L’Asie et l’Océanie n’ont pas non plus été épargnées.  Sous le couvert de la foi, ce que voulaient les pays colonisateurs, c’était les ressources naturelles et le territoire.  Et aujourd’hui même, lorsqu’un pays part en guerre contre un autre, ce n’est pas pour le bien-être des peuples envahis… ni pour les sauver de l’ignorance d’une déité quelconque… c’est pour l’argent!

Parmi les premiers explorateurs de l’Ouest Canadien, se trouvaient plusieurs missionnaires.  On n’a qu’à se rappeler, parmi tant d’autres, de François Norbert Blanchet, chef de la Mission de la Colombie, puis évêque et archevêque du Comté d’Orégon, de Modeste Demers, qui deviendra par la suite évêque de toute la Colombie-Britannique, et d’Augustin Joseph Brabant, qui fonda la première mission sur la côte ouest de l’Ile de Vancouver, et qui deviendra en 1908 Administrateur Apostolique du Diocèse de Victoria.

Ces hommes instruits, d’une force physique hors du commun, d’une volonté et d’une foi inébranlables, furent déployés par leurs congrégations religieuses dans la croyance que les peuples ‘’païens’’ habitant les territoires de la Nouvelle Calédonie, de l’Ile de Vancouver et de Haida Gwai, avaient besoin d’être sauvés et de connaître le message du Christ.

Le missionnaire se rendait et s’installait dans un village; souvent, il connaissait déjà le Chinook, langage commercial des premières nations d’avant contact.  Ou il apprenait la langue locale sur place, tout en essayant de traduire les hymnes religieux et les prières du français à la langue du peuple qui l’hébergeait.

Mais la situation change rapidement au cours des années 1840 et 1850.  Fort Camosun, dont le nom changea pour Fort Albert, et finalement pour Fort Victoria, fut construit en 1843.  Les employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson parlaient français, et les officiers en place, des anglophones,  aussi.

En 1849 une école ouvre ses portes, à l’intérieur même du Fort, pour les enfants des officiers.  L’école porte le nom de ‘’Company School’’ ou, l’École de la compagnie, pour la différencier de la ‘’Colonial School’’, École de la Colonie, fondée en 1852 pour les enfants des employés de la CBH.

En 1851, le gouverneur James Douglas recommande que des écoles soient construites sur l’Ile de Vancouver, pour les enfants de la classe ouvrière et les enfants pauvres. En 1849, la CBH avait pris possession des mines de charbon à Nanaimo. Plusieurs fermes avaient vu le jour.  Il y avait donc beaucoup d’enfants qui bénéficieraient de ces écoles.

En 1852, une école ‘’communale’’ fut établie temporairement à l’intérieur des murs du Fort.  Ce fut la première école subventionnée par le gouvernement.  Charles Bailey fut le premier véritable professeur.

Lorsque les Sœurs de Ste-Anne arrivèrent avec Modeste Demers en 1858, elles s’installèrent rapidement dans une petite maison, située là où est maintenant le parc Beacon Hill, qui à l’époque servait de cimetière aux premières nations.

La vocation de cette école devait être d’éduquer les jeunes métisses, les enfants noirs, et les jeunes filles des premières nations. Mais très rapidement la petite maison achetée par Demers de Léon Morel devint trop petite.  Les officiers de CBH ainsi que les familles les plus en vue inscrivent leurs filles à l’école tenue par les Sœurs de Ste-Anne.  On construit donc une rallonge, qui elle aussi s’avère rapidement trop exiguë.

On bâtit alors une école sur la rue View, où l’on reçoit autant les catholiques que les protestants.  Les professeurs laïques et les sœurs parlent français;  l’anglais ne venant pas facilement à toutes, de nouvelles missionnaires bilingues, voyagent depuis le Québec pour prendre la relève. La population de Fort Victoria, qui jusqu’en 1858 avait été majoritairement francophone, était maintenant anglophone.  En effet, des prospecteurs, mineurs, marchands et hommes de métiers affluent sur l’Île de Vancouver pour y débuter une nouvelle vie… et la majorité d’entre eux parle anglais.

En 1871, commence la construction de la première de section de l’Académie Sainte-Anne.  Au cours de la centaine d’années pendant laquelle des cours y seront dispensés, plus de 30,000 étudiants, la presque totalité des jeunes filles, fréquenteront ses classes.

Deux Clercs de St-Viateur accompagnaient Demers et les sœurs de Ste-Anne à leur arrivée sur l’Ile de Vancouver en 1858 :  Joseph Michaud, qui dessinera les plans de la première cathédrale catholique de Victoria la même année, et Gédéon Thibodeau.

L’année précédant leur arrivée, soit en 1857, leur congrégation avait établi la première école pour garçons de Victoria.  Mais leur méconnaissance de l’anglais et la difficulté qu’ils eurent à recruter des frères bilingues firent en sorte qu’ils durent abandonner leur charge l’année suivante. 

Le frère Louis Herbommez de l’Ordre des Oblats de Marie Immaculée reprend la direction de la petite école.  Et avec la bénédiction de l’évêque, lui et ses professeurs  plantent les semences de l’éducation pour les garçons à Victoria.  Il nomme la petite école :  L’École Saint-Louis. Ce premier local n’est rien de plus qu’une pièce dans le château épiscopal.

Bientôt, la trentaine de garçons déménagent dans de nouveaux locaux sur Collinson Street.  Certains viennent même d’aussi loin que New Westminster (le Vancouver actuel) et Kamloops.  Le collège a une excellente réputation, grâce à ses professeurs qui ont étudié à l’université. 

En 1863, les Oblats construisent une nouvelle école sur la rue Pandora.  Ils mettaient en place un système d’éducation dont le curriculum était très diversifié :  français, anglais, musique et toutes les autres matières secondaires classiques et commerciales.  Les professeurs étaient cartographes, architectes, musiciens, horticulteurs et ethnologues.

Les étudiants, qu’ils soient protestants ou catholiques, trouvaient une place parmi les nombreux jeunes hommes bénéficiant de cette instruction supérieure.

Les Oblats durent quitter l’Ile de Vancouver, obéissant aux ordres de leurs supérieurs,  et furent envoyés à New Westminster en 1866. Le clergé séculier prend en charge l’école.

Trente ans plus tard, les Sœurs de Ste-Anne leur prêtent main forte; les frères Maristes prirent finalement la relève de l’enseignement au Collège St-Louis en 1912.

Et il ne faut pas passer sous silence toutes ces petites écoles qui fleurirent et disparurent :  école pour jeunes filles et garçons.  Plusieurs enseignants, comme Madame Petibeau, ouvrirent de petits établissements qui offrirent des cours pendant quelques années, mais qui finirent par perdre leur clientèle au profit des grandes institutions.

Dans toutes ces écoles, l’enseignement du français faisait partie du curriculum.  Alors, on peut dire que même si le pourcentage de la population se disant francophone diminuait d’année en année, le pourcentage de francophiles, pour utiliser notre jargon moderne, lui, augmentait exponentiellement.