Portage, Chinook et évangélisation.

Par Marie-Hélène Bourret

De l’AHFV

Après la conquête de Québec par les Anglais, le gouvernement provisoire, dans le but d’assimiler la population francophone largement catholique, et sous la recommandation du Conseil de Québec de 1789, suggère que l’enseignement religieux soit complètement séparé de l’école. On encourage la construction d’écoles protestantes.  Les professeurs catholiques ayant œuvré sous le régime français sont partis.  Les écoles francophones ferment les unes après les autres. L’enseignement est souvent fait par des bénévoles… En 1824 on ne trouve dans chaque village que 5 ou 6 personnes, à peine, pouvant lire et compter.

Dans le but d’empêcher des conversions vers le protestantisme, l’Église Catholique dit à la population qu’il vaut mieux être illettré et aller au ciel que de savoir lire et d’aller en enfer…

Au moment où est né Modeste Demers, la vie des francophones est dépendante de l’Église.  Il n’y a pas vraiment pas de séparation entre la vie économique, politique et sociale, et la vie religieuse.  L’Église a un fort ascendant sur les populations.  Le climat social est très tendu. Le ‘’slogan’’ des francophones était :  Ma foi, ma langue, mes droits.

Demers naît en 1809, à St-Nicolas, près de Québec.  Les professeurs de l’époque sont soit des curés de village ou des ambulants.  Les enfants reçoivent une instruction rudimentaire.  Mais Modeste fait preuve d’une foi ardente, est intelligent et est recommandé par son curé :  c’est ainsi qu’il est accepté au Petit Séminaire de Québec. À la fin de ses études en prêtrise, il est nommé vicaire à Trois-Pistoles.  Mais animé par la vocation de missionnaire, il se joint à la Brigade de la Baie d’Hudson à Lachine.  Première étape :  La Rivière Rouge au Manitoba, où il espère évangéliser les peuples autochtones.

Finalement, après avoir appris plusieurs langues autochtones incluant le Chinook, la langue de commerce, et s’être instruit sur les us et coutumes des peuples qui l’hébergeaient, il part avec le Père Blanchet et un groupe de voyageurs de la HBC, vers le comté d’Orégon, pour rejoindre Fort Vancouver dont Jean-Baptiste McLoughlin, un ti-gars de Rivière-du-Loup est le directeur.  Son bras droit était James Douglas.

La HBC soutenait le travail des prêtres.  Plusieurs, sinon la grande majorité des ‘’Voyageurs’’ étaient des francophones, des ‘’Canayens’’. Ces hommes prenaient femmes parmi les premières nations.  Les responsables des forts de la HBC voulaient que les enfants nés de ces unions soient élevés dans la foi chrétienne et qu’ils apprennent soit le français, soit l’anglais.

La flottille de 30 canots partit au printemps, en avril 1838.  Les rivières étaient gorgées d’eau de la fonte des neiges.  Ils ont parcouru 3200 kilomètres et fait 145 portages en 55 jours !!!

Durant leur séjour sur cette terre d’Orégon, les deux prêtres voyageront beaucoup. Ils approfondiront leur connaissance du Chinook.  Ils écriront d’ailleurs le premier dictionnaire Chinook-français.

Demers traduira des hymnes et des prières du français au Chinook.  Le Chinook était une langue de commerce, inspirée du Lower Nootka.  Les premières nations s’en servaient dans leurs échanges commerciaux, bien avant l’arrivée de la Compagnie de la Baie d’Hudson et de ses employés.  La traduction de ces hymnes et prières devint un instrument important dans la perte de la spiritualité qui avait été le code de conduite, le mode de vie des premières nations jusqu’au contact.

Mais avec le temps et les échanges, la langue s’est transformée; de plus en plus de mots empruntés aux langues parlées par les colons se sont greffés et ont même remplacé le Chinook Wawa original.  Une autre perte pour la culture des premiers peuples.  La majorité de ces nouveaux mots venaient du français.  Ce qui se comprend bien, puisque les employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson était très majoritairement des francophones et qu’ils étaient ceux qui étaient en contact direct avec les peuples indigènes.

À la fin des années 1800, environ cent mille personnes parlent le Chinook, des deux côtés de la frontière entre le Canada et les États-Unis.  Des contrats sont écrits en Chinook, on parle Chinook dans les usines, sur les chantiers.

Finalement, Auguste Demers visite l’Ile de Vancouver en 1847 et est nommé évêque des 3 colonies :  La Nouvelle-Calédonie, l’Île de Vancouver et les Îles de la Princesse Charlotte qui ont maintenant retrouvé leur nom original : Haida Gwai.  Il part en France et revient en 1852 avec une presse, dont il veut se servir pour imprimer les livres religieux et les manuels d’enseignement.  Commencent alors, véritablement, le travail de mission. Il écrira :  ‘’L’Isle de Vancouver, qui doit être le lieu de ma résidence a cent lieues de longueur et sa plus grande largeur n’en excède pas quarante.  … la population se compose de dix mille sauvages tous infidèles, excepté quelques centaines d’enfants qui furent baptisés en 1843 par Monsieur Bolduc, le seul missionnaire qui ait encore visité ce pays…’’