Modeste Demers

 

On est à l’école, c’est la fin de la journée… Edmée est au bureau du prof de français… il veut des conseils sur la façon d’écrire la dramatique; il veut savoir s’il faut mettre plus de narration, moins de dramatique, ou le contraire… cloche fin des cours…. Étudiants dans les corridors…

… on trouve Edmée et son prof en conversation…

 

Dramatique 1

 

Prof :  Oui, bien sûr!   Je trouve que c’est une bonne idée de la part de Madame Kanda de vous permettre de remettre votre travail dans les cours de français et d’histoire. On peut regarder ça ensemble. Tu es un mordu d’histoire, n’est-ce pas Edmée?

Edmée :  Oui.  Ma mère a toujours insisté sur le fait que quand on sait d’où on vient, quand on connaît nos origines, on est plus fier, on se tient plus droit, car d’autres sont venus avant nous pour nous ouvrir la voie… Alors, ce projet sur notre histoire francophone, ça m’allume!

Prof :  Tu as déjà ton sujet?

Edmée :  Oui!  C’est Modeste Demers, l’évêque.  Je ne savais pas que le clergé avait joué un si grand rôle dans l’histoire de la Colombie Britannique! Ça m’a surpris, et épaté!

Prof :  Et pourquoi lui, parmi tant d’autres?

Edmée :  C’était un grand aventurier!  Un explorateur, un polyglotte, un bâtisseur!  Un homme extraordinaire.

Prof :  Tu sembles déjà avoir recherché ton personnage…

Edmée :  Et j’ai déjà beaucoup écrit! Et c’est pour ça que j’ai besoin de votre aide.  J’ai beaucoup de matériel, et je ne sais pas trop comment diviser les connaissances entre la dramatique et la narration.

Prof :  Ok.  Montre-moi ça!

Edmée :  J’ai pensé que pour la narration, on pourrait commencer avec la situation politique au Québec quand il était enfant…

Prof :  Hum… ok… dis toujours, on verra.

 

… 30 à 60 secondes d’une musique québécoise des années 1830-1840…

 

Narration 1 :

 

Après la conquête de Québec par les Anglais, le gouvernement provisoire, dans le but d’assimiler la population francophone largement catholique, et sous la recommandation du Conseil de Québec de 1789, suggère que l’enseignement religieux soit complètement séparé de l’école. On encourage la construction d’écoles protestantes.  Les professeurs catholiques ayant œuvré sous le régime français sont partis.  Les écoles francophones ferment les unes après les autres. L’enseignement est souvent fait par des bénévoles… En 1824 on ne trouve dans chaque village que 5 ou 6 personnes, à peine, pouvant lire et compter.

 

Dramatique 2 :

Prof :  Attends!… t’es sur de tes chiffres?  Ça me semble un peu tiré par les cheveux!  Seulement 5 ou 6 par village!  Allons donc?  Qu’elles sont tes sources?

Edmée :  J’ai trouvé un vieux livre dans notre bibliothèque, à la maison.  Il a été écrit en 1987 par l’Association historique francophone de Victoria :  Présence Francophone à Victoria, C.B. 1843-1987

Prof :  Écrit par l’Association Historique?  Alors j’imagine qu’ils avaient une bonne bibliographie, et que leurs sources étaient fiables… Continue… c’est très intéressant!

 

… intermède musical de transition… 30 secondes…

 

Narration 2 :

 

Dans le but d’empêcher des conversions vers le protestantisme, l’Église Catholique dit à la population qu’il vaut mieux être illettré et aller au ciel que de savoir lire et d’aller en enfer…

 

Au moment où est né Modeste Demers, la vie des francophones est dépendante de l’Église.  Il n’y a pas vraiment pas de séparation entre la vie économique, politique et sociale, et la vie religieuse.  L’Église a un fort ascendant sur les populations.  Le climat social est très tendu. Le ‘’slogan’’ des francophones était :  Ma foi, ma langue, mes droits.

 

Demers naît en 1809, à St-Nicolas, près de Québec.  Les professeurs de l’époque sont soit des curés de village ou des ambulants.  Les enfants reçoivent une instruction rudimentaire.  Mais Modeste fait preuve d’une foi ardente, est intelligent et est recommandé par son curé :  c’est ainsi qu’il est accepté au Petit Séminaire de Québec. À la fin de ses études en prêtrise, il est nommé vicaire à Trois-Pistoles.  Mais animé par la vocation de missionnaire, il se joint à la Brigade de la Baie d’Hudson à Lachine.  Première étape :  La Rivière Rouge au Manitoba, où il espère évangéliser les peuples autochtones.

 

Finalement, après avoir appris plusieurs langues autochtones incluant le Chinook, la langue de commerce, et s’être instruit sur les us et coutumes des peuples qui l’hébergeaient, il part avec le Père Blanchet et un groupe de voyageurs de la HBC, vers le comté d’Orégon, pour rejoindre Fort Vancouver.

 

Dramatique 3 :

 

Edmée : C’est incroyable, la force et l’endurance de ces hommes-là.  La flottille de 30 canots partit au printemps, en avril 1838.  Les rivières étaient gorgées d’eau de la fonte des neiges.  Ils ont parcouru 3200 kilomètres et fait 145 portages en 55 jours!!!

Prof :  Pourquoi il est parti avec la Compagnie de la Baie d’Hudson?

Edmée :  La HBC soutenait le travail des prêtres.  Plusieurs, sinon la grande majorité des ‘’Voyageurs’’ étaient des francophones, des ‘’Canayens’’. Ces hommes prenaient femmes parmi les premières nations.  Les responsables des forts de la HBC voulaient que les enfants nés de ces unions soient élevés dans la foi chrétienne et qu’ils apprennent soit le français, soit l’anglais.

Prof :  Je constate que tu as fait un travail de recherche très complet!

Edmée :  Ma mère dit souvent qu’en histoire, il faut voir la situation socio-politique dans son ensemble, si on veut bien comprendre un évènement.

 

… chanson franco-manitobaine?… de voyageurs?… 3 minutes….

 

Narration 3 :

 

Après bien des pérégrinations, dont un naufrage au cours duquel douze hommes périrent, ils arrivèrent à Fort Vancouver en novembre 1838.

 

Avant le traité de l’Orégon signé en 1846, l’Angleterre revendiquait les terres, qui, à l’Ouest des Rocheuses, s’étendaient depuis les territoires russes (aujourd’hui l’Alaska) jusqu’à la Nouvelle-Espagne, le Mexique actuel. Les Américains avaient les mêmes visées.  Entre 1818 et 1846, les deux pays exploitait le territoire, plus ou moins harmonieusement. C’était une zone grise du traité d’Orégon.

 

Le traité de 1846 divisait ce territoire au 49ième paralléle :  au sud, les USA, au nord, les territoires britanniques.

 

Fort Vancouver était situé à l’embouchure de la rivière Columbia, en Orégon.  Le directeur général du Fort était un francophone de Rivière-du-Loup au Québec, Jean-Baptiste McLoughlin, mieux connu sous le prénom de John.  Devenu médecin, il fut engagé par la Compagnie du Nord-Ouest, et travailla dans le poste de traite du Lac Supérieur.  Il se fit commerçant et fit l’apprentissage de plusieurs langues autochtones.

 

Il fut un des négociateurs durant les pourparlers pour la fusion des Compagnie du Nord-Ouest et de la Baie d’Hudson. Il fut nommé au poste de Chief Factor à Fort Vancouver en 1825.

 

Lorsque l’équipage dont faisait partie Demers et Blanchet arriva au Fort Vancouver, Mcloughlin était absent.  James Douglas, son assistant, accueillit les nouveaux venus.

 

canots arrivant au Fort… hommes… bruits de construction…

… Douglas parle français avec un accent anglais prononcé… Amélia Douglas parle aussi français…

 

 

 

 

 

Dramatique 4 :

 

Douglas :  Bienvenus, mes amis, bienvenus! Vous devez être le Père François Blanchet? Nous vous attendions beaucoup plus tôt dans la saison!

Blanchet :  Le voyage nous a pris quatre mois!  Que de mésaventures, Monsieur Douglas! Et que de malheurs en route!  Laissez-moi vous présenter à mon compagnon dans la foi, Modeste Demers, lui aussi missionnaire.

Douglas :  Content que vous soyez parmi nous!  Il y a tant de travail à faire!

Demers :  Monsieur Douglas… c’est un honneur de vous rencontrer.  Et quelle joie pour moi que de pouvoir apporter la lumière à ces pauvres âmes …

Douglas :  hum… oui… Vous avez déjà fait de l’évangélisation?

Demers :  Oui, au Manitoba.  J’en viens.

Douglas :  Amélia!  Venez, ma mie!  Ces prêtres nous arrivent de votre pays!  Peut-être peuvent-ils vous donner des nouvelles des vôtres ?

Amélia :  Messieurs les curés! Bienvenus à Fort Vancouver… mais mon époux ne se rend pas compte de votre état.  Venez donc vous sustenter!  Vous avez sans doute besoin d’un repas chaud.  Un bateau vient juste d’arriver d’Angleterre, avec des victuailles.

Demers :  Je ne dis pas non… notre ordinaire de fèves et de porc commençait à me peser.  Est-ce que Monsieur McLoughlin se joindra à nous?

 

on les entend marcher dans le fort vers la cantine… bruits d’activité autour d’eux. Puis porte ouverte et fermée et moins de bruits extérieurs… bruits de cuisine

 

Douglas :  Il est absent pour quelques semaines… vous savez il est en charge de 34 postes de traite, 24 ports, 6 navires et est le patron de 600 employés; notre territoire de commerce s’étend jusqu’aux Iles Sandwich.  Il est souvent sollicité ailleurs.

Blanchet :  Vous êtes son bras droit?

Amélia :  Son bras droit… et son bras gauche!  Il tient le Fort, durant son absence.

 

…Demers et Blanchet rient doucement…

 

Blanchet : Pardon Madame… mais votre expression :  tenir le Fort… c’est un très joli jeu de mots!

 

… intermède musical 60 secondes…

 

Narration 4 :

Durant leur séjour sur cette terre d’Orégon, les deux prêtres voyageront beaucoup. Ils approfondiront leur connaissance du Chinook.  Ils écriront d’ailleurs le premier dictionnaire Chinook-français.

 

… audio :  chinook-français…Myrtle Woodcock Speaks Chinook Language 1952

 

 

Narration 5 :

 

Demers traduira des hymnes et des prières du français en Chinook.  Le Chinook était une langue de commerce, inspirée du Lower Nootka.  Les premières nations s’en servaient dans leurs échanges commerciaux, bien avant l’arrivée de la Compagnie de la Baie d’Hudson et de ses employés.  La traduction de ces hymnes et prières devint un instrument important dans la perte de la spiritualité qui avait été le code de conduite, le mode de vie des premières nations jusqu’au contact.

 

Mais avec le temps et les échanges, la langue s’est transformée; de plus en plus de mots empruntés aux langues parlées par les colons se sont greffés et ont même remplacé le Chinook Wawa original.  Une autre perte pour la culture des premiers peuples.  La majorité de ces nouveaux mots venaient du français.  Ce qui se comprend bien, puisque les employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson était très majoritairement des francophones et qu’ils étaient ceux qui étaient en contact directement avec les peuples indigènes.

 

En 1870, environ cent mille personnes parlent le Chinook, des deux côtés de la frontière entre le Canada et les États-Unis.  Des contrats sont écrits en Chinook, on parle Chinook dans les usines, sur les chantiers.

 

Dramatique 5 :

Prof :  Il me semble que tu t’éloignes de ton sujet… bien que ce soit très intéressant!

Edmée :  Je n’étais pas certain… mais la connaissance du Chinook a été une partie importante du succès des missions menées par les différentes congrégations religieuses, dont le but, il faut le dire était de forcer leur religion sur les peuples               qui les accueillaient sur leurs terres ancestrales.

Prof :  Oui.  Tu as sans doute raison.  Mais continue.  Tu verras si tu ne peux pas le placer ailleurs dans ta présentation.

 

Narration 6 :

Finalement, Auguste Demers visite l’Ile de Vancouver en 1847 et est nommé évêque des 3 colonies :  La Nouvelle-Calédonie, l’Île de Vancouver et les Îles de la Princesse Charlotte qui ont maintenant retrouvé leur nom original : Haida Gwai.  Il part en France et revient en 1852 avec une presse, dont il veut se servir pour imprimer livres religieux et livres de classe.  Commencent alors, véritablement, le travail de mission. Il écrira :  ‘’L’Isle de Vancouver, qui doit être le lieu de ma résidence a cent lieues de longueur et sa plus grande largeur n’en excède pas quarante.  … la population se compose de dix mille sauvages tous infidèles, excepté quelques centaines d’enfants qui furent baptisés en 1843 par Monsieur Bolduc, le seul missionnaire qui ait encore visité ce pays…’’

 

…. Intermède musical… Prière en Chinookwawa?….Myrtle Woodcock Chinook Language and Songs 1952

 

Dramatique 6:

Douglas:  Les hommes sont de plus en plus difficiles à contrôler.  Ils tournent le dos à Dieu.  Ils vivent sans foi… la consommation d’eau de vie est courante, les bagarres aussi… et tous ces enfants nés de leur union à la ‘’mode du pays’’ avec les Indiennes… ils ne connaissent pas la Bible et les bonnes mœurs… Il faut y remédier!  Modeste, tu dois trouver une solution!

Demers :  Mes prêtres font leur possible dans les missions!  Mais je manque d’hommes!  Plusieurs sont appelés, mais peu sont élus!  Tu sais que j’entretiens une correspondance soutenue avec des prêtres de toutes les congrégations, autant ici que dans les vieux pays!  Les vocations sont rares!

Douglas :  La compagnie est prête à soutenir tes démarches… mais tu sais que nous appuyons aussi les protestants et les anglicans.  Pour moi, cela ne fait pas de différence… qu’elle sera ta prochaine étape?

Demers :  Je ferai à nouveau le long voyage jusque Montréal.  Mon supérieur m’a parlé d’une nouvelle congrégation :  la Congrégation des Sœurs de Sainte-Anne, dont la mission est d’éduquer les enfants dans les campagnes.  Sa fondatrice, Sœur Marie-Anne, s’est dite plus qu’intéressée, et croit, que parmi ses rangs, plusieurs de ses compagnes se sentiront attirées par les missions à l’ouest des Rocheuses.

Douglas :  Et quand pars-tu?

Demers :  Dès que possible!  J’ai quelques autres congrégations à visiter… je prie la Sainte Providence pour qu’elle mette sur mon chemin des âmes prêtes à vivre dans la destitution la plus totale, le temps que nous puissions les loger convenablement et construire une école digne de ce nom.

Douglas :  Ou les logeras-tu?  Nous n’avons guère de place dans le fort! Dans la maison épiscopale?

Demers :  Non, non… j’ai acheté, il y a quelques temps déjà, la maison de Léon Morel; c’est seulement à quelques minutes de marche de chez moi.

Douglas :  Morel?  Mais il a quitté cette maison à la mort de sa femme!  Il faudrait peut-être s’assurer qu’elle tienne encore debout!

Demers :  Oui, elle tient encore debout, quoiqu’elle ait besoin d’un bon ménage et de quelques réparations.  Mais je n’ai pas le temps de m’occuper de cela maintenant.  Je prépare mon voyage.

Douglas :  Alors, mon cher ami, je te souhaite bon voyage.  Sois-tu protégé par la Providence!  Trouves ce que tu cherches, et reviens-nous vite!

 

… chanson de voyageur…. 3 minutes

 

Dramatique 7 :

Prof :  Les deux hommes étaient donc des amis?

Edmée :  Oui.  Leur amitié a duré 30 ans.

Prof :  Et tu es sûr qu’ils se parlaient français?

Edmée :  Pas mal sûr!  Modeste Demers parlait couramment sept langues autochtones, en plus du Chinook, du français et de l’anglais.

Prof :  Et James Douglas?

Edmée :  Il était le fils d’un planteur de sucre en Guyane, et sa mère était créole, donc qui parlait sans doute français.  On n’a que peu d’information sur elle.    Il avait 6 ans lorsque son père épouse une écossaise.  Il a fait ses études en Hollande.  Il a épousé Amélia, qui ne parlait que le français et le Cree au moment ou ils se sont rencontrés.  Douglas, de par son travail dans les forts, devait parler français avec ses ‘’engagés’’… majoritairement francophone.  Plus de 60% des employés du Fort Victoria, en 1855, étaient francophones, et tous les officiers, tous sans exception, parlaient français.

Prof :  Tu peux donc affirmer, sans crainte de te tromper, que les deux hommes communiquaient en français!

Edmée :  Alors, qu’est-ce que vous pensez?  Est-ce qu’il y a une bonne alternance entre le côté ‘’dramatique’’ et le côté ‘’narration’’?

Prof :  Cela m’a l’air assez juste… et je crois que tu peux garder la section sur le Chinook.  Cela s’inscrit bien dans la description du personnage.  Tu as fait du bon travail!

 

… musique d’époque….